L'imitation, le contrôle de la
violence, le bouc émissaire, l'institution de la communauté, la
coopération, le rituel cathartique, le christianisme, et la neurologie
des neurones miroir. René Girard explique sa théorie de la violence et
son symbolisme dans le contexte de l'anthropologie, de l'étologie et de
la neurologie contemporaines. Je transcris ici la conférence de René
Girard à l'École Normale Supérieure, 4 décembre 2007. "Le rôle de la
violence dans la culture humaine." On peut écouter la vidéo en ligne à
Savoirs ENS:
http://savoirs.ens.fr//expose.php?id=222
—oOo—
Le rôle de la violence dans la
culture humaine
par René Girard
Moi je vais vous parler de mon sujet habituel, je parle toujours du
même sujet, je parle toujours de la violence, et du rôle qu'elle joue
dans la culture humaine. Au fond, les gens parlent de diverses façons,
mais je ne vais pas parler aux littéraires seulement, parce que j'ai
toujours proclamé qu'il y avait quelque chose de scientifique dans les
théories, et aujourd'hui, il n'y a pas de raison décisive, bien sûr, de
confirmer cette affirmation, mais il y a quand-même des découvertes qui
sont très proches de mes soucis sur la violence. Nous avons bonne
raison de nous interroger sur la violence, parce que nous savons
qu'elle grandit dans notre univers, n'est-ce pas, mais les
scientifiques ne remettent jamais en cause leur définition de la
violence, qui est généralement en termes d'agression. Et si on dit
'agression', eh bien, c'est un mot qui est un peu démagogique je
pense, parce que quand on pense à l'agression, on n'est jamais soi-même
l'agresseur; il est bien évident que nous ne sommes pas les agresseurs
dont les comportements conduisent des phénomènes violents, n'est ce
pas... Donc, si on prend l'agression comme définition de la violence,
personne n'est jamais responsable de la violence; ce sont toujours les
autres, des inconnus dont nous ne savons pas d'où ils viennent, et, au
fond, on perpétue, et c'est l'essentiel peut-être, l'idée de la bonne
nature humaine qui est celle de Rousseau, corrompue para la société
peut-être, mais bonne dans son essence première et qui pourrait rester
bonne si on se débarrassait de la société et si on limitait son
pouvoir, etc.
Moi, ma thèse est un peu le contraire de cela. Et c'est pourquoi, c'est
un des raisons pour laquelle elle est controversée. Et beaucoup de gens
pensent, parce que je suis parti du roman... ce que le roman montre,
avant tout, c'est que la violence entre les hommes est rivalitaire,
n'est-ce pas? Ce caractère rivalitaire de la violence il est là, si
vous avez lu cinq pages de
Mensonge
romantique
vous savez ce qu'il est; c'est dans le roman chevaleresque, le roman de
Cervantes, il est visible dès le départ; il est essentiellement
combat entre deux rivaux; entre
deux rivaux pour quelque chose, ou pour la gloire, ou pour... il y a
toujours un enjeu entre eux qui est disputé.
Cette violence rivalitaire nous savons que d'une certaine manière elle
est déjà présente chez les animaux. Dans les phénomènes sexuels, par
exemple, chez les mammifères, lors qu'un mâle en voit un autre
courtiser une femelle; chez les lions de mer de Californie par exemple,
qui sont pas très loin de mon université, eh bien, d'autres mâles sont
attirés, et on a vraiment l'impression qu'ils sont attirés davantage
par le fait que la femelle a déjà un autre mâle qui la courtise. Mais
nous savons que chez les animaux ces rivalités ne se terminent pas par
la mort, qu'il ne se tuent pas —à l'époque où j'ai conçu mon livre ils
ne se tuaient jamais. Aujourd'hui ils se tuent. La "science" entre
guillemets change très souvent de théorie sur ces sujets. Mais s'ils se
tuent ce n'est pas dans des rivalités sexuelles, qui se terminent plus
souvent par ce qu'on appelle des réseaux de dominance; et le réseau de
dominance ce n'est pas tout à fait l'esclavage humain mais c'est un peu
la même chose: le vainqueur passe toujours le premier en matière de
désir. Ça veut dire que les rivalités animales, d'une certaine manière,
restent assez modérées pour pouvoir être présentes directement,
publiquement, dans la communauté. Nous savons que tous les printemps,
n'est-ce pas, il y a de longues sessions de combats entre ces lions de
mer de Californie que les gens vont voir par milliers, et ça ne dérange
pas du tout les lions de mer qui poursuivent leurs ébats, ou —qui sont
redoutables malgré tout, parce qu'on sait, on fait des statistiques
maintentant sur la longueur de vie, et on sait que les femelles vivent
trente pour cent de plus que les mâles, parce qu'elles ne se battent
pas.
Donc, qu'est-ce que ce phénomène de rivalité? Ce phénomène de rivalité
je l'ai défini dans
Mensonge
romantique
comme 'imitation du désir', essentiellement. Et c'est cette imitation
du désir qui passe mal. Parce que, à l'époque où l'imitation était à la
mode —l'imitation
a été à la mode,
il y a très longtemps qu'elle ne l'est plus, mais elle était à la mode
à la fin du dix-neuvième et au début du vingtième siècle, chez les
psychologues, chez les sociologues... C'est l'époque de Tarde, hein,
qui s'intéressait à l'imitation, et qui était une espèce de rival de
Durkheim, qui refusait d'ailleurs de lui donner une place à Paris, il
était dans une petite ville de province, malheureux, et il y est resté.
La sociologie française est un peu disputée entre Tarde et Durkheim. Et
Tarde, c'était la théorie de l'imitation, et il voyait dans
l'imitation,
essentiellement, la source de l'harmonie sociale. Si les gens
s'imitent,
s'ils font la même chose, ils sont d'accord.
Mais, dans le cas du désir —s'agisse-t-il d'une femelle de lion de mer
ou qu'il s'agisse d'une femme, ou d'un homme, etc.— imiter le désir de
l'autre c'est, bien entendu, entrer en rivalité avec cet autre, donc
c'est se battre avec cet autre. Et ces rivalités sont faciles à
observer. Le fait que Platon... —nous ne savons pas, nous n'avons
jamais réussi à expliquer... même Derrida, qui expliquait tout —ou
n'expliquait rien, je ne sais pas—ne savait pas pourquoi l'imitation
était redoutable chez Platon. Personnne ne le sait, vraiment. Mais
l'imitation, chez Platon, elle fait peur. Et quiconque a lu la
République,
etc., sait que les jeunes gens par exemple, les gardiens de la future
cité parfaite, ne doivent pas imiter le bruit de la mer, les femmes
enceintes, etc. —toute sorte de choses bizarres qui leur étonnent et
qui font de l'imitation quelque chose de redoutable. Et au fond, jamais
personne à mon avis n'a compris pourquoi l'imitation est redoutable
chez Platon. Bien, tout à l'heure vous me direz, comme il y aura des
questions, si vous avez une réponse à cette question.
Mais lorsque les questions ne sont pas résolues, géneralement on les
pose pas. On ne les pose plus pour supprimer le probléme plus ou moins
insoluble. Et ce caractère redoutable de l'imitation —dangereux,
inquiétant— et en particulier de la revélation de l'imitation, pour les
matières religieuses. Ce que Platon reproche aux philosophes et aux
tragédiens en particulier, c'est de réveler la violence des mythes, des
phénomènes liés au divin, à un divin auquel lui-même ne croit pas, mais
il croit, il pense que c'est dangereux d'en revéler la nature. Et au
fond, je repète, nous ne savons pas vraiment pourquoi. Nous ne savons
vraiment pas pourquoi parce que nous croyons que l'imitation c'est
l'harmonie sociale, n'est-ce pas —et c'est ce qu'on commence à penser à
partir d'Aristote. Alors, là il y a quelque chose qu'il faut bien voir;
Aristote decrète, en supprimant la peur, toutes les peurs de Platon, et
en disant "l'imitation, aucun problème", etc. —il voit tout de suite
l'imitation artistique, et il voit surtout... il n'y voit guère
qu'elle, n'est-ce pas. Et l'imitation reste aristotélicienne jusqu'à
notre... la période actuelle, au fond. Et donc n'est pas dangereuse;
donc elle devient anodine, insignifiante.
Alors, moi, ce que j'ai vu dans
Mensonge
romantique et vérité romanesque, c'est
que beaucoup d'écrivains disent le contraire de ceci. Parce que Don
Quichotte, Amadis, ils s'en prennent à toutes sortes de choses, à des
moulins à vent, mais aussi à des individus, ou ils libèrent des
prisonniers dangereux, et sèment le désordre dans la communauté. Et
Madame Bovary, en imitant Paris, les amours parisiennes, en étant
séduite par toutes sortes de choses qui ne sont pas
elle
et qu'elle s'efforce d'imiter, gâche sa propre vie, la détruit, et
finit dans la mort. J'ai tout de suite eu l'impression que les
romanciers ne traitaient pas l'imitation à la façon de ces psychologues
qui en faisaient la chose la plus innocente, et la moins intéressante
du monde—donc ceci c'était quelque chose de fade, et tout ça ....
Lévi-Strauss a encore des textes qui correspondent à cette vision de
l'imitation; il parle dont je ne sais plus quels sauvages, qui imitent
à la façon fade des aquarellistes, des dames qui font des aquarelles à
la fin du dix-neuvième et au début du vingtième siècle, où il a des
phrases de ce genre, n'est-ce pas...
Eh bien, aujourd'hui la science est en train de découvrir que c'est
complètement faux. Ah, là c'est une découverte tout récente, qui date
de quelques années, dont on commence à parler, et certains chercheurs
en parlent beaucoup, en particulier les gens de Parme, qui font de la
néurologie. Les gens de Parme on découvert ce qu'on appelle aujourd'hui
les neurones miroir. Et on en parle aussi aux États-Unis, et nous, les
amateurs de la théorie mimétique, avons eu une réunion avec les
découvreurs des neurones miroir. Qu'est-ce que c'est une neurone
miroir? Ben, c'est très facile. Quand on fait de la recherche sur le
cerveau, sur les neurones, on a des petits appareils qui ont des
électrodes, etc., qu'on met sur le crâne des gens, et qui se mettent à
fonctionner lorsque les neurones se mettent à fonctionner. Et un beau
jour, ils étaient en train de traiter, de soumettre des macaques à ce
traitement, et d'examiner les... certaines neurones du lobe frontal,
qui
s'allumaient lorsque le singe s'emparait d'un aliment, disons. Et bien,
les chercheurs ont un peu oublié leurs singes, et on laissé les sets
d'eléctrodes fonctionner, et sont allés manger eux-mêmes. Et tout à
coup ils ont entendu le petit grésillement caractéristique du
fonctionnement de l'appareil qui étudie les neurones, qui s'aperçoit du
moment où les neurones se mettent à fonctionner. Car les neurones
fonctionnent ou ne fonctionnent pas. Et les rechercheurs ont dit, mais
qu'est-ce qui se passe? Et ces macaques étaient pas loin d'eux, et ils
étaient en train de mettre des aliments dans leurs bouches. Ils ont
donc découvert qu'il existe chez les singes, et c'est beaucoup plus
fréquent chez les hommes, un type de neurones qui se met à fonctionner
si l'on fait un acte, mais aussi
si
l'on observe cet acte. C'est tout à
fait évident, d'une certaine manière, que si la chose se passe ainsi,
elle est très importante sur le plan des désirs, des souhaits, des
actions, etc. Si on se met à penser à la sexualité, n'est-ce pas...
—toute la formidable industrie de la pornographie telle qu'elle est
aujourd'hui, est toute entière fondée sur les neurones miroir! —de
toute évidence, puisque ce n'est plus l'action qui commande le désire,
mais le spectacle. Et il s'agit du désir le plus fort que les hommes
connaissent. Et les gens qui parlent des neurones miroir parlent très
rarement ... je n'ai guère aucun exemple de ceci, mais ça me parait
évident, et d'une importance capitale, n'est-ce pas...
Donc, ils se sont mis, bien sûr, ces gens, à penser aux neurones
miroir. Observer quelque chose, et faire quelque chose, ce sont les
mêmes neurones miroir qui fonctionnent —les mêmes neurones qui
fonctionnent. Il y a donc une imitation instantanée. Le fait que
l'imitation soit instantanée, puisse être instantanée, c'est à dire, ne
soit pas
apprise —parce que
si vous regardez les grands psychologues du dix-neuvième siècle,
l'imitation est apprise. Piaget lui-même pense que le processus
d'apprentissage de l'imitation commence à l'âge d'un an, ou deux, ou je
ne
sais pas... c'est à dire, au moment où il y a un début de
représentation symbolique, où il serait nécessaire d'avoir une
représentation symbolique de l'objet qu'on désire, n'est-ce pas, pour
apprendre à imiter celui qui se sert de cet objet, le mange, le
consomme, etc.
Les neurones miroir
montrent que ce n'est pas vrai.
Il y a d'autres chercheurs qui, depuis 1975 à peu près, montrent que
l'imitation, sous des formes qui nous paraissent à peine concevables,
lorsqu'on les.. lit, les expériences de ces individus, qui sont des
médecins et des chercheurs, en particulier de l'Université de
Washington, au site de Vancouver, eh bien, ces gens-là on constaté
qu'il ya avait imitation et
imitation
différée, c'est
à dire, imitation qui se produit dans un certain temps et qui peut se
produire n'importe quand, en l'absence de tout observateur, chez les
nouveaux-nés.
Et ces chercheurs ont obtenu de la mère, dans bien de cas, qu'ils
soient les premiers à regarder le nouveau-né. Et l'exemple le plus
fameux est celui d'un nouveau-né âgé de douze minutes, qui a tiré la
langue, au bout de quelques heures, en réponse au fait que celui qui
faisait l'expérience lui avait tiré la langue. Et ces expériences bien
sûr sont très très sérieuses et repétées des milliers de fois, parce
que ces deux... les deux chercheurs auxquels je pense là font des
expériences sur ces mêmes sujets, c'est un temps [...] très long,
depuis une trentaine d'années, et sont certains que l'imitation
différée à la naissance est un phénomène constant et qui se produit...
tourner la tête d'un côte, retourner de l'autre, tirer la langue, en
particulier. Par conséquent, l'imitation là n'est pas un phénomène qui
exige l'apprentissage, qui serait appris, et qui ensuite ferait ce
qu'il pourrait, mais n'aurait pas beaucoup d'importance, dans la vie;
c'est un phénomène d'apprentissage lui-même, qui apprend. Et nous
savons d'ailleurs tous que c'est vrai, dans le cas du langage. Et puis
nous savons, par exemple, que la capacité d'apprendre le langage est
beaucoup plus forte chez des individus qui sont totalement incapables
de savoir qu'ils imitent, des petits enfants, que chez des adultes qui
s'évertuent à apprendre des langues étrangères et réussissent très très
mal, alors que des petits enfants font... avec... —à la perfection.
Donc l'imitation est un phénomène spontané, et si elle porte entre
autres choses sur le désir, elle doit être l'explication première de la
violence humaine, qui est essentiellement rivalitaire. Le comportement
de rivalité est très important aujourd'hui, puisque le capitalisme
fonde sur lui, n'est-ce pas, son idée de ce qui est essentiel dans
l'activité humaine. Le comportement rivalitaire est absolument
essentiel, mais l'idée que la violence sort, pourrait sortir,
directement des neurones miroir, de ce type de compétition, ne l'est
pas. Alors, lors qu'on observe des singes, etc., il est évident que
c'est à cela qu'on a affaire. On a découvert très vite que les neurones
miroir éxistaient non seulement chez les hommes, mais qu'elles étaient
infiniment plus nombreuses que chez tous les animaux, et que, par
conséquent, tout ce qui on peut dire d'eux était particulièrement vrai
chez les hommes.
S'il y a donc cette imitation spontanée du désir, tout ce que les
avant-gardes de ces dernières anées nous ont dit sur des choses comme
les interdits,
par exemple –on a cherché à nous apprendre, hein, depuis à peu près
quarante
ou cinquante ans que les interdits culturels, les interdits sexuels,
par exemple, dans les communautés primitives, sont des choses qui sont
dues aux complexes de ceux qui inventent les interdits, mais pas à de
bienheureux petits jeunes gens, ou petits enfants, qui s'imiteraient
paisiblement, et qui n'auraient aucun problème entre eux, si les
interdits n'éxistaient pas. Il est bien évident qu'on se moque de nous
depuis longtemps, et que cette façon de concevoir l'anthropologie ne va
pas durer très longtemps aujourd'hui. Que l'idée que les interdits ne
servent à rien... —si vous regardez les interdits, les interdits, si
c'était vraiment des interdits contre le sexe, ils seraient universels.
Et nous savons que certaines sectes religieuses on fait ça, au seizième
siècle, très peu nombreuses, et qu'elles n'on pas duré, parce que...
etcétera. Mais les interdits des cultures archaïques, si on les regarde
de près,
on
s'aperçoit que la femme qu'ils interdisent à un tel, non seulement ils
la permettent à tel autre individu, mais ils la prescrivent. Et l'on se
rend vite compte, lorsqu'on se débarrasse de ces préjugés
avant-gardistes, qui sont les préjugés français par excellence, on peut
dire que la France a répandu dans l'univers entier la thèse, au fond,
si vous voulez, sur le non-sens de la culture entièrement basée sur les
préjugés de celui qui la fabrique. Ça commence avec Rousseau, et puis
après ça s'exagère d'une manière prodigieuse. Mais si vous regardez les
interdits, justement, vous voyez que ce que les cultures cherchent à
faire, c'est un système qui serait prescrit d'avance et qui fait qu'il
n'y aurait jamais d'occasion de violence. Si vous laissez tout le monde
désirer la même femme, il est bien évident que tout le monde doit se
précipiter sur la même femme, et qu'il y aura des bagarres. Et c'est de
là que viennent les interdits; c'est pour éviter ces bagarres-là, de
toute évidence, que les interdits ont été crées. Et ils ont dû être
crées très lentement, par une série d'approximations où on a fini par
essayer de supprimer toutes les causes et toutes les possibilités de
conflit. Si on regarde certaines institutions dites totémiques; vous
savez, lorsque le mot 'totémique' est discutable, Lévi-Strauss a eu
raison sans doute de le refuser, il veut sans doute absolument rien
dire, c'est un mot qui vient d'Amérique, qu'il y a eu une de ces
modes... on peut oublier le mot 'totémique'; mais on sait qu'il y a des
sociétés, particulièrement dans... en Australie, où toutes les denrées
alimentaires, c'est toujours un secteur séparé de la communauté qui
s'occupe, qui s'occupe par exemple de la récolte de légumes, ou des
insectes, ou des rongeurs qu'on consomme. Mais c'est toujours le même
groupe qui s'occupe du même produit. Et ce produit est toujours celui
de la culture qu'ils n'ont pas le droit de consommer. Ils n'ont le
droit de le consommer seulement qu'un seul jour spécial qui est le jour
du totem, parce que ce produit, pour eux, autant, est leur dieu. Et
pourquoi n'ont-il pas le droit de le consommer? Parce qu'ils le
manipulent toute la journée, et évidemment ils ne sont plus tentés de
se disputer à son sujet. Mais dans le système totémique, le produit que
vous ne consommez pas, parce que vous le récoltez, vous le donnez
complètement aux autres. Et les autres, en revanche, vous donnent le
produit qu'ils récoltent, et qu'ils ne consomment pas, et qui est leur
dieu à eux. Par conséquent, il y a symmétrie dans la non-consommation
du produit dont on s'occupe, qu'on récolte, n'est-ce pas, et du
réligieux. Et c'est tout à fait extraordinaire, à mon avis. Ça prouve
que le produit dont on a peur, le produit autour duquel on peut se
bagarrer, a déjà quelque chose de divin. Et c'est pour ça d'ailleurs
qu'on le consomme pas, parce que si on le consommait, tout le monde se
bagarrerait autour tout le temps. Donc le produit tout de suite on s'en
débarrasse pour le donner aux autres, parce que pour nous, il est
horriblement dangereux, pour notre groupe. Tous les.. font la même
chose, tous les groupes intégrés dans la communauté font la même chose.
Si vous réfléchissez à ce qu'on appelle l'exogamie, c'est la même
chose. Et je dirais, c'est bien normal. Les femmes que le groupe
produit sont beaucoup plus dangereuses pour ce groupe, qui va commencer
à se bagarrer autour d'elles tout de suite, que les femmes qui viennent
de loin, ou tout au moins on peut espérer, n'est-ce pas? Donc, à mon
avis, tous les phénomènes d'
exo-praxie,
on pourrait dire, de la tendance des cultures humaines à sortir à
l'extérieur, et à
chercher dans l'extérieur des partenaires qu'elles ne peuvent jamais
trouver à l'intérieur, c'est toujours une tendance, à mon avis, contre
la violence. On va chercher les femmes au dehors parce qu'on ne les
connaît pas, et il y a moins de risque de se bagarrer autour d'elles.
La preuve de ceci, ou un des signes que ceci pourrait bien être vrai,
c'est qu'il y a des sociétés où tout à coup on s'aperçoit, puis il y en
a pas mal, mais on tend à diminuer leur nombre —l'ethnologie ancienne,
n'est-ce pas, ça paraît tellement bizarre— où on échange tout, même les
cadavres —moi je dirais
surtout les
cadavres. Parce
que même aujourd'hui, lorsqu'il y a eu une mort dans une famille c'est
très souvent l'occasion de disputes terribles: qui est responsable de
quoi, comment on va partager l'héritage, etc. Toute mort est un
phénomène de conflit. Donc, confier ce cadavre aux autres, aux groupes
étrangers qui n'ont aucun rapport avec eux, c'est diminuer les chances
de violence. Que va-t-on faire en retour pour eux? Eh bien, ils vont
nous donner leurs cadavres à eux; c'est comme ça que la société
elle-même devient un système d'échange—l'évitement de la violence.
Avouez que cela a plus de sens de penser cela que de s'imaginer qu'il y
a une espèce de mystique du don et du contre-don... Et il y a le seul
grand anthropologue du commencement du vingtième siècle que
l'avant-gardisme de l'époque, qui était si puissant, que la littérature
dans tous les domains a gardé, c'est Mauss. Parce que Mauss croit à des
trucs bizarres comme ceux-ci—il ne s'intéresse pas du tout à la
violence, il n'a pas peur, ça n'existe pas. La violence aurait été
inventée par les hommes modernes qui aient commencé—ils sont vraiment
mauvais, Rousseau nous l'a appris, et comment se trouveraient-ils...
Nous sommes horriblement rousseauesques, mais je crois que nous
commençons à nous en débarrasser.
Et si on se met à comprendre ce qui se passe, on voit très bien
pourquoi aussi les dieux seraient cette chose que nous cultivons, nous,
et qui nous est reservée à nous, et que nous ne devont pas toucher
parce que nous nous bagarrerons à son sujet. C'est la chose qui peut
nous unir, et c'est la chose qui peut nous détruire en nous séparant
les uns des autres. C'est la chose surhumaine par excellence; les dieux
c'est toujours ça.
Donc, le totemisme divinise les objets consommables, etc., ou... —ce
n'est pas étonnant. A mon avis le totemisme... —n'existe pas en tant
que totemisme, etc., mais représente un stade très archaïque, dont
certains aspects peuvent subsister dans certaines cultures, ont subisté
très tard, n'est-ce pas, et rendent assez manifeste le fait que la
culture est avant tout
évitement de
la violence.
L'interdit.... Alors, comment ces interdits se mettent-ils en place?
Ces interdits, ça... –j'ai fait ça dans tout... j'ai fait ça à partir
de
La Violence et le sacré,
parce que dans
Mensonge romantique
j'ai vu
que
la rivalité était la violence essentielle chez les hommes et pas
l'agression, et qu'elle est partout, la concurrence. Elle est d'autant
plus mauvaise lorsqu'elle s'exagère qu'elle est bonne lorsqu'elle est
productive et justement, qu'elle permet de produire davantage; et le
totemisme sans doute est la première forme de capitalisme, où on n'ose
pas toucher à son capital, on l'économise, il est
sacré. Si
l'argent reste sacré à nos yeux, c'est peut-être pour des raisons qui
remontent aux toutes premières cultures, justement. L'objet dont on
s'occupe est ce qui risque de nous obliger à nous battre, donc... ce
que nous devons considérer comme sacré et laisser à l'extérieur de
nous-mêmes, ne pas le toucher. Il y a une fête du totem chaque année où
on consomme le totem, et c'est tout à fait dangereux, c'est une fête,
c'est précisément la rupture de tous les interdits, et le caractère
sacré du totem s'affirme à ce moment-là.
Donc, on peut passer de la rivalité... —les romans, les grands romans,
sont très riches en rivalité, alors que les mauvais romans sont très
pauvres; les romans d'amour joyeux ne nous montrent jamais la violence
entre les hommes, ou la réservent à certains individus qui sont
méchants et qui sont pas mêlés à la communauté, qui sont déjà, toujours
déjà, séparés, parce qu'ils sont méchants, et parce que la méchancété
est une essence... —comme la bonté, d'ailleurs. Et là, d'une certaine
manière, l'éxistentialisme a raison, en refusant ces formes toutes
faites, qui ne considèrent jamais les rapports humains. Et ces rapports
de rivalité, si les neurones miroir jouent un rôle très important chez
les hommes, on comprend que la rivalité est un phénomène essentiel chez
les hommes. Les neurones miroir, c'est à la fois l'intelligence, qui
nous apprend à faire ce que les autres font, à imiter, nous apprennent
le langage en somme, mais aussi nous rendent extrêmement fragiles sur
le plan de la vie en commun, et menacent l'harmonie des communautés.
Alors, comment (n'est-ce pas) les religions naissent-elles? À mon avis,
les religions naissent lorsque ce dont je parle, le type de conflit
dont je parle, se généralisent à une communauté toute entière, c'est à
dire, lorsque tout le monde est en bagarre. On peut voir ceci dans les
mythes. Si vous regardez les mythes, ils commencent tous par une crise
terrible. Par exemple, le mythe d'Œdipe commence par la peste, partout,
qui fait mourir les hommes. Mais il y a beaucoup de mythes qui
commencent aussi par la bagarrre, n'est-ce pas... et qui se terminent
soudain lorsqu'un individu particulier est découvert comme responsable
de la bagarre. Et il est tué, massacré, très évidemment, par la
communauté toute entière, n'est ce pas... Et dans les mythes, cet
individu devient le dieu; il reste toujours présent; il est à la fois
très méchant et très bon si on suit ses prescriptions qui sont
justement les règles d'évitement. Le dieu est celui qui manipule
les interdits et les... —et les quoi? Quel est l'autre phénomène
culturel le plus important des religions primitives et des
sociétés primitives toutes entières —car à mon avis les religions et
les cultures ne font qu'un? C'est les interdits d'une part, et de
l'autre, c'est les sacrifices. C'est-à-dire, ces choses étranges que
nous ne comprenont plus parce que nous ne les acceptons plus, elles
nous paraissent épouvantables, qui sont les meurtres collectifs par une
communauté entière de victimes qui sont considérées comme plus ou moins
sacrées. Et la communauté se réunit autour de ces meurtres qui ont une
valeur
appaisante —qui ont une valeur qu'Aristote dit
cathartique,
purgative—parce que la tragédie n'est rien d'autre que la
transformation de ces mythes en une historie où la société toute
entière tue cet individu, et c'est la conclusion de la tragédie, que la
fin du héros qui est divinisé, par sa mort collective et unanime. Et
alors, qu'est-ce qui se passe dans ces cas-là? À mon avis, c'est très
simple, n'est-ce pas... Les individus imitent leurs désirs, et
lorsqu'ils imitent leurs désirs, ils se battent, et ils finissent par
se battre tellement, n'est-ce pas, qu'ils se jugent, qu'ils imitent
leurs adversaires; qu'au lieu de se battre toujours, d'avoir autant de
couples de duellistes que nous sommes dans cette salle, ils
finissent... les conflits se contaminent les uns les autres par la même
imitation qui joue au niveau du désir. Et finalement, tout le monde
s'entend, mimétiquement, contre un seul individu. Comment voir cela,
comment comprendre cela? Si vous regardez les mythes, vous vous
apercevez qu'il y a énormément de personnages mythiques, on a dit, et
c'est vrai, que si on réunissait tous les héros mythiques ensemble, ce
serait une véritable Cour des Miracles. Il y a des boiteux, il y a des
bossus, il y a des gens qui n'ont qu'un œil comme Wotan, heu, qui peut
boiter—ils sont très souvent mal foutus, les héros du mythe, on sait
pas pouquoi. Mais ce n'est pas difficile à comprendre. Dans une foule,
tout le monde se bagarre, il arrive un moment où il y a une tendence à
sélectionner l'individu qui paraît le plus antipathique au plus grand
nombre de gens, et finalement à tous, n'est-ce pas... Et cet individu,
je l'appelle le bouc émissaire, parce qu'il rassemble tout le monde
contre lui. Nous avons une expression,
bouc émissaire,
qui dit exactement ceci. Nous ne savons pas pourquoi elle le dit. Elle
le dit, la réunion d'un groupe tout entier contre une victime qui n'est
pas responsable, de quoi que ce soit. Nous savons que c'est ça, le bouc
émissaire, c'est ce que nous appelons un bouc émissaire. Nous savons
que ce phénomène se produit. Alors qu'à la vérité l'expression 'bouc
émissaire' correspond à un rite judaïque très très ancient, où on
choisissait un bouc qui recevait tous les péchés de la communauté sur
sa tête, par l'intermédiaire du grand prêtre, qui a imposé ses mains
sur lui, et qui ensuite était chassé dans la nature. Comment passer du
premier sens au second? Le premier sens nous savons qu'il est vrai,
nous savons que ce rite existait, et nous savons qu'il existait des
rites analogues dans toutes les communautés —mais le second sens qui
est le nôtre? Le sens est, disons, un tel est le bouc émissaire de sa
famille.
Un tel est le bouc émissaire de sa classe parce qu'il est arrivé avec
un jour de retard, et depuis il est mal vu par tout le monde, sans
raison véritable, n'est-ce pas... Il y a une tendance mimétique à
s'unir contre une victime dans le groupe, lorsque l'entente du groupe
n'est pas bonne. Il y a une tendance à se bagarrer les uns les autres,
mais à partir du moment où on adopte, ou on tend à adopter un bouc
émissaire, les choses commencent à aller mieux, et puis, si finalement
on tue ce bouc émissaire, chacun participe à cette violence, chacun se
sent soulagé de sa rancune à l'égard de tous les autres. Donc on peut
très bien concevoir qu'un phénomène de bouc émissaire dans ces cas-là
puisse terminer une crise sociale considérable.
Mais si vous regardez les mythes, vous verrez que c'est cela que se
passe dans les mythes. Œdipe n'a jamais commis de parricide et
d'inceste. Et Freud est un grand homme, mais l'affaire du complexe
d'Œdipe est la chose la plus ridicule qui soit. D'abord, Freud
s'imaginait que c'était le mythe d'Œdipe qui avait inventé le parricide
et l'inceste—c'est pas vrai, il y en a partout, il y en a dans les
sociétés primitives. Il y a des incestes seuls, des parricides seuls,
mais il y a aussi des mélanges de parricide et d'inceste. Et c'est
toujours le dieu qui est le coupable. Et Œdipe est une espèce de dieu.
Et il est boiteux, comme je viens de vous dire. Donc il réunit des tas
de caractéristiques du héros mythique, qu'on retrouve dans un autre
mythe sous une autre forme, ce sera pas un boiteux, mais ce sera l'œil
unique de Wotan, etc.—ce sera quelque défaut qui attire l'attention de
la foule contre lui, qui le rend antipathique et inquiétant, et qui se
communique mimétiquement à la foule. Pourquoi devient-il le dieu? Parce
qu'il passe...—il devient un dieu archaïque parce qu'il passe à la fois
pour coupable et pour celui qui sauve la communauté de sa violence.
Donc c'est autour de lui que les phénomènes d'évitement de la violence
vont se produire, ce dont je parlais auparavant. C'est en pensant à lui
qu'on pensera à éviter la violence et qu'on se détournera d'elle.
Ce que j'essaye de vous décrire en ce moment c'est
ma
jeunesse des réligions archaïques. Si on regarde les mythes, ils se
ressemblent tous; ils sont tous différents dans le type de supplice que
subit le héros, dans le type de crime qu'on lui reproche, dans toutes
sortes de détails. Mais ils sont semblables dans cette structure où la
communauté entière se réunit contre un coupable et le massacre. Et
après vient la réconciliation. Et après vient la divinisation de ce
personnage, puisqu'il nous sauve. Mais il est un dieu très mystérieux,
puisqu'il est à la fois très méchant, et tout à coup il peut devenir
très bon. Donc il est le maître, vraiment, de tous les aspects de la
communauté qui sont troubles et douteux, inquiétants, et autour
desquels les mythes, les interdits, et finalement les rites, naissent.
Qu'est-ce qu'un rite, essentiellement? Les rites consistent à tuer une
victime quelconque, déterminée, appartenant à une espèce animale, ou
peut-être un homme—un prisonnier de guerre, un enfant, un ennemi, un
homme du dehors—et on tue cette victime de façon très religieuse, très
pénetrée de piété, parce qu'on espère qu'elle va nous réconcilier. Et
cette victime est la remplaçante de quoi? Du dieu, bien entendu.
Lorsqu'une communauté a un dieu et s'est réconciliée de la manière que
je vous ai dit, elle est bien contente de ce qui arrive, elle se dit
nous avons échappé belle, grâce à cette victime. Et c'est quand-même
étrange, de se réconcilier à cause des victimes. Mais cette paix, elle
ne va pas durer, elle va s'user très vite... très vite, qu'est-ce que
j'en sais, ou peut-être pas très vite! Mais c'est qu'on aura peur que
cela recommence—mais tôt ou tard, la rivalité mimétique, entre les
jeunes gens en particulier, ou les guerriers, va recommencer. Par
conséquent, cette communauté saura, devinera, qu'elle est confrontée
par une nouvelle crise, terrible peut-être, qui risque de tuer pas mal
de citoyens avant d'être résolue par ce meurtre unique qui réconcilie
tout le monde.
Qu'est-ce qu'elle va faire? Eh bien, elle va choisir une victime, elle va essayer de refaire le phénomène de bouc émissaire
qu'elle ne comprend pas, mais qu'elle imite.
C'est ce qu'on appelle les sacrifices. Toutes les institutions
dangereuses—les mariages, les funérailles, etc.—sont ceinturées d'un
sacrifice dans les sociétés archaïques. Pourquoi? Parce que l'on sait
que ce sont des occasions dangereuses pour la communauté, et on
multiplie les victimes
pour se débarrasser de la violence. On cherche une violence cathartique. Il n'y a pas de société sans sacrifice.
Je vois des gens qui sourient. C'est risible, en effet. Mais n'est-ce pas plus risible encore qu'au bout de millions d'annees
nous ne le sachions pas, ce que les sacrifices veulent dire?
Eh bien, ma réponse, c'est que les hommes sacrifient les victimes tous
ensemble, dans l'harmonie la plus pieuse qui soit, afin de chasser la
violence. Donc, on refait artificiellement la mise à mort de la victime
unique qui este la première chose qui se passe et qui est de la
naissance du dieu. On ne se dit jamais qu'on a tué le dieu, mais on tue
les victimes. Donc, une religion primitive est essentiellement le
souvenir de cette révélation de la divinité, plus les interdits qui
séparent des rivaux potentiels, et les sacrifices qui s'efforcent de
les réconcilier. Mais s'il avait éte ainsi ce système s'use, n'est-ce
pas, les sacrifices ne font pas toujours peur, ils cessent de faire
peur, ils perdent leur vertu; autrement dit, il va toujours revenir une
autre crise qui crééra une nouvelle religion. Que vient faire le
christianisme là-dedans? Nous n'avons plus de sacrifices. Nous avonts
très peu d'interdits: nous avons réduit au minimum, hein... Dans une
culture primitive on peut presque n'épouser qu'une seule femme. Mais
dans notre sociéte, toutes ces formes d'interdits et les sacrifices ont
disparu. Pourquoi?
Ben là je crois qu'il faut regarder le drame chrétien. Et si vous
regardez le drame chrétien, il est évident qu'il ressemble beaucoup
plus au drame mythique qu'on ne l'a jamais dit. Puisqu'il commence par
une crise, c'est la crise de ce petit état hébreu qui est menacé, et
qui n'est pas menacé seulement, qui est terrorisé et qui est de plus en
plus dominé, supprimé, n'est-ce pas, par la présence de l'occupant
romain. Et le Christ, là, est une victime qui fonctionne de façon ou
qui est supposée de fonctionner de façon sacrificielle. C'est une
victime, d'une certaine manière, que les autorités du temple offrent—à
Pilate et à l'establishment romain. Et la foule, chose étrange, qui a
toujours été pour Jésus, qui fait que les autorités justement n'ont
jamais osé le mettre en accusation et le punir, comme ils auraient fait
sans doute s'ils avaient pu, parce qu'il était considéré forcément
comme un agitateur. Il
était
un agitateur. D'un seul coup, on ne sait pas pourquoi, bien sûr, parce
qui'il n'en est pas question, finalement, la foule toute entière se
rassemble contre Jésus; donc Jésus est tué, et crucifié à la manière
romaine. La crucifixion n'est que le meurtre collectif, n'est-ce pas,
contemplé par tous, même si tous ne participent pas. C'est un meurtre
collectif adouci et dominé par la puissance étatique des dieux de Rome,
n'est-ce pas.
C'est pour cette raison que je suis en train de dire que
l'anthropologie nous dit que le christianisme est un mythe comme les
autres, qui créé un dieu à partir du même type de phénomènes. Et il est
bien évident que le christianisme aurait dû accepter cette formulation.
[...] Il en a eu peur. Et il a dit, "non, non, ce n'est pas du tout la
même chose, ça a l'air de ressembler à ça, mais c'est pas ça du
tout..." Il a tort de ne pas reconnaître que ça ne
ressemble pas,
aux mythes archaïques. Mais, en même temps, il y a une autre différence
à laquelle personne ne pense jamais—et qui est la vraie différence du
christianisme, et qui est facile à découvrir, et que pourtant on ne
découvre jamais, d'une certaine façon, même si on sait très bien
qu'elle est là, et si, on parle d'elle, mais on ne voit pas qu'elle
fait la différence avec les mythes, qu'elle est la seule différence
essentielle entre le christianisme et les mythes. Mais elle est
radicale, absolument radicale, incomparable. Et c'est la différence qui
est faite par le fait que le christianisme, au lieu de déduire la
culpabilité de la victime—culpabilité d'Œdipe, parricide et inceste—et
nous y croyons toujours, nous y croyons plus que jamais, puisque nous
croyons en Freud—alors que le christianisme vous dit,
innocence complète de la victime, c'est un échange mimétique, c'est un truc collectif comme il y en a
partout. Le
christianisme est la première religion à dire la vérité du meurtre
collectif qui est au centre. Et ça change absolument tout. Ça change
pas tout immédiatément, mais à mon avis ça change tout à la longue,
lorsqu'on commence à comprendre la différence que fait l'innocence de
la victime dans le schème dont nous parlons, qui dégrade peu à peu les
mythes et les rend incroyables. Et d'une certaine façon ce procéssus se
déroule constamment parmi nous, il se déroule depuis deux mille ans, et
d'une certaine façon il demeure inconscient. Nous commeçons à peine à
voir vraiment les rapports entre le christianisme et les mythes. Et
peut-être nous sommes encore assez loin de voir cette différence
colossale, qui nous apparaît pas. Qui fait que les victimes sont
humaines—ou nous le voyons dans l'espèce d'hostilité que le
christianisme inspire de plus en plus à l'homme moderne. C'est le
christianisme qui dit notre culpabilité, à la place de la culpabilité
divine. C'est donc quelque chose de tout à fait étrange.
Je pourrais continuer comme je suis en train de le faire, encore pas
mal de temps, mais je ne veux pas vous embêter. Puis, enfin, voilà une
heure que je parle, à peu près, non... pas tout à fait. Pas tout à
fait, mais je vais vous laisser parce que je veux vous laisser sur la
réflexion... sur la réflexion que va vous inspirer cette différence
prodigieuse entre la culpabilité d'Œdipe et l'innocence du Christ.
Cette innocence, nous savons qu'elle est vraie à partir du moment où
nous comprenons ce qu'est un mythe. Le mythe, qui n'est jamais qu'une
bonne blague—ou qu'une très mauvaise blague!—mais qui nous fournit un
coupable, qui nous réconcilie. Nous avons tous besoin de ça. Notre
existence entière se passe à chercher de faux coupables qui nous
justifieront à nos propres yeux. Eh bien, le christianisme non
seulement nous empêche de faire cela, mais empêche la culture humaine
de le faire. Le christianisme est donc impossible à vivre. Pourquoi? Eh
bien, c'est triste à dire, mais c'est parce qu'il dit
la vérité—sur
la tendance des hommes, surtout lorsqu'ils sont en groupes, à en faire
des innocents, à les transformer, en coupables, à les imaginer
coupables. [Ce qu'on appelle] le nationalisme, n'est jamais qu'une
chose, c'est trouver l'autre nation coupable, et la sienne propre
innocente. Mais ils ressemblent extraordinairement, il se ressemble
extraordinairement partout.
Par exemple, une des choses qui m'a plus intéressé dans Clausewitz,
c'est lorsque j'ai compris que sa haine pour la France, tout-puissante
à l'époque, si nombreuse par sa population, et qui commençait toujours
les guerres, et qui envahissait toujours l'Europe, et c'etait jamais
l'Europe qui envahissait la France, comme de nos jours, n'est-ce pas...
Eh bien, l'allemand de l'époque disait sur la France exactement ce que
la France d'aujourd'hui dit sur l'Allemagne. Et là où c'est le plus
remarquable, c'est sur le langage; parce que les Allemands disaient que
le français, langue latine, est une langue dure et militaire, faite
pour les commandements, les ordres abruptes, une langue sans douceur.
Évidemment, ils avaient la poésie de Goethe et de Schiller pour le
démontrer, qu'il en est ainsi, de même que nous avons celle de La
Fontaine et de Racine pour démontrer la même chose, et la dureté de la
langue allemande telle qu'elle nous apparaît à nous. Et si on prend
tout le reste, on s'aperçoit que de part et d'autre, entre nations
ennemies, on dit la même chose, on fabrique les mêmes mythes, on les
répète tous les jours pour se rendre bien certain qu'ils sont vrais
et... Mais cette chose aujourd'hui est branlante, et je pense qu'il
faut contribuer à sa destruction. Et je vous laisse poser des questions.
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