(Proust, Albertine disparue, ch. III):

Mais le désir de ne pas perdre à jamais certaines femmes, bien plus que certaines places, entretenait chez moi à Venise une agitation qui devint fébrile le jour où ma mère avait décidé que nous partirions, quand à la fin de la journée, quand nos malles étaient déjà parties en gondole pour la gare, je lus dans un registre des étrangers attendus à l'hôtel: "Baronne Putbus et suite". Aussitôt, le sentiment de toutes les heures de plaisir charnel que notre départ allait me faire manquer, éleva ce désir, qui existait chez moi à l'état chronique, à la hauteur d'un sentiment, et le noya dans la mélancolie et le vague; je demandai à ma mère de remettre notre départ de quelques jours; et l'air qu'elle eut de ne pas prendre un instant en considération ni même au sérieux ma prière réveilla dans mes nerfs excités par le printemps vénitien ce vieux désir de résistance à un complot imaginaire tramé contre moi par mes parentes (qui se figuraient que je serais bien forcé d'obéir) cette volonté de lutte, désir qui me poussait jadis à imposer brusquement ma volonté à ceux que j'aimais le plus, quitte à me conformer à la leur après que j'avais réussi à les faire céder. Je dis à ma mère que je ne partirais pas, mais elle, croyant plus habile de ne pas avoir l'air de penser que je disais cela sérieusement ne me répondit même pas. Je repris qu'ell verrait bien si c'était sérieux ou non. Le portier vint apporter trois lettres, deux pour elle, une pour moi que je mis dans mon portefeuille au milieu de toutes les autres sans même regarder l'enveloppe. Et quand fut venue l'heure ou, suivie de toutes mes affaires, elle partit pour la gare, je me fis porter une consommation sur la terrasse, devant le canal, et m'y installai, regardant se coucher le soleil tandis que sur une barque arrêtée en face de l'hôtel un musicien chantait Sole mio. Le soleil continuait de descendre. Ma mère ne devait pas être loin de la gare. Bientôt elle serait partie, je resterais seul à Venise, seul avec la tristesse de la savoir peinée par moi, et sans sa présence pour me consoler. L'heure du train approchait. Ma solitude irrévocable était si prochaine qu'elle me semblait déjà commencée et totale. Car je me sentais seul. Les choses m'étaient devenues étrangères, je n'avais plus assez de calme pour sortir de mon cœur palpitant et introduire en elles quelque stabilité. La ville que j'avais devant moi avait cessé d'être Venise. Sa personnalité, son nom, me semblaient comme des fictions menteuses que je n'avais plus le courage d'inculquer aux pierres. Les palais m'apparaissaient réduits à leurs simples parties et quantités de marbre pareil à tout autre, et l'eau comme une combinaison d'hydrogène et d'azote, éternelle, aveugle, antérieure et extérieure à Venise, ignorante des doges et de Turner. Et cependant ce lieu quelconque était étrange comme un lieu où on vient d'arriver, qui ne vous connaît pas encore, comme un lieu d'où l'on est parti et qui vous a déjà oublié. Je ne pouvais plus rien lui dire de moi, je ne pouvais rien de moi se poser sur lui, il me laissait contracté, je n'étais plus qu'un cœur qui battait et qu'une attention suivant anxieusement le développement de Sole mio. J'avais beau raccrocher désespérément ma pensée à la belle coudée caractéristique du Rialto, il m'apparaissait avec la médiocrité de l'évidence comme un pont non seulement inférieur, mais aussi étranger à l'idée que j'avais de lui qu'un acteur dont, malgré sa perruque blonde et son vêtement noir, j'aurais su qu'en son essence il n'est pas Hamlet. Tels les palais, le Canal, le Rialto, se trouvaient dévêtus de l'idée qui faisait leur individualité et dissous en leurs vulgaires éléments matériels. Mais en même temps ce lieu médiocre me semblait lointain. Dans le bassin de l'arsenal, à cause d'un élément scientifique luis aussi, la latitude, il y avait cette singularité des choses qui, même semblables en apparence à celles de notre pays, se révèlent étrangères, en exil sous d'autres cieux; je sentais que cet horizon si voisin, que j'aurais pu atteindre en une heure, c'était une courbure de la terre tout autre que celle des mers de France, une courbure lointaine qui se trouvait, par l'artifice du voyage, amarrée près de moi; si bien que ce bassin de l'Arsenal à la fois insignifiant et lointain me remplissait de ce mélange de dégoût et d'effroi que j'avais éprouvé tout enfant la première fois que j'accompagnai ma mère aux bains Deligny; en effet dans le site fantastique composé par une eau sombre que ne couvraient pas le ciel ni le soleil et que cependant borné par des cabines on sentait communiquer avec d'invisibles profondeurs couvertes de corps humains en caleçon, je m'étais demandé si ces profondeurs cachées aux mortels par des baraquements qui ne les laissaient pas soupçonner de la rue, n´étaient pas l'entrée des mers glaciales qui commençaient là, si les pôles n'y étaient pas compris, et ci cet étroit espace n'était pas précisément la mer libre du pôle; cette Venise sans sympathie pour moi où j'allais rester seul, ne me semblait pas moins isolée, moins irréelle et c'était ma détresse que le chant de Sole mio s'élevant comme une déploration de la Venise que j'avais connue, semblait prendre à témoin. Sans soute il aurait fallu cesser de l'écouter si j'avais voulu pouvoir rejoindre encore ma mère et prendre le train avec elle, il aurait fallu décider sans perdre une seconde que je partais, mais c'est justement ce que je ne pouvais pas; je restais immobile, sans être capable non seulement de me lever mais même de décider que je me lèverais. Ma pensée sans doute pour ne pas envisager une résolution à prendre, s'occupait tout entière à suivre le déroulement des phrases successives de Sole mio, à chanter mentalement avec le chanteur, à prévoir l'élan qui allait l'emporter, à m'y laisser aller avec elle aussi; a retomber ensuite. Sans doute ce chant insignifiant entendu cent fois, ne m'intéressait nulleement. Je ne pouvais faire plaisir à personne ni à moi-même en l'écoutant aussi religieusement jusqu'au bout. Enfin, aucun des motifs connus d'avance par moi, de cette vulgaire romance ne pouvait me fournir la résolution dont j'avais besoin; bien plus, chacune de ces phrases, quand elle passait à son tour, devenait un obstacle à prendre efficacement cette résolution ou plutôt elle m'obligeait à la résolution contraire de ne ps partir, car elle me faisait passer l'heure. Par là cette occupation sans plaisir en elle-même d'écouter Sole mio se chargeait d'une tristesse profonde, presque désespérée. Je sentais bien qu'en réalité, c'était la résolution de ne pas partir que je prenais par le fait de rester là sans bouger; mais me dire: "Je ne pars pas", qui ne m'était pas possible sous cette forme directe, me le devenait sous cette autre: "Je vais entendre encore une phrase de Sole mio"; mais la signification pratique de ce langage figuré ne m'échappait pas et, tout en me disant: "Je ne fais en somme qu'écoputer une phrase de pus", je savais que cela voulait dire: "Je resterai seul à Venise." Et c'est peut-être cette tristesse comme une sorte de froid engourdissant qui faisait le charme désespéré mais fascinateur de ce chant, chaque note que lançait la voix du chanteur avec une force et une ostentation presque musculaires venait me frapper en plein cœur; quand la phrase était consommée en bas et que le morceau semblait fini, le chanteur n'en avait pas assez et reprenait en haut comme s'il avait besoin de proclamer une fois de plus ma solitude et mon désespoir. Ma mère devait être arrivée à la gare. Bientôt elle serait partie. J'étais étreint par l'angoisse que me causait, avec la vue du canal devenu tout petit depuis que l'âme de Venise s'en était échappée, de ce Rialto banal qui n'était plus le Rialto, —par ce chant de désespoir que devenait Sole mio et qui, ainsi clamé devant les palais inconsistants, achevait de les mette en miettes et consommait la ruine de Venise; j'assistais à la lente réalisation de mon malheur construit artistement, sans hâte, note par note, par le chanteur que regardait avec étonnement le soleil arrêté derrière Saint-Georges-le-Majeur, si bien que cette lumière crépusculaire devait faire à jamais dans ma mémoire avec le frisson de mon émotion et la voix de bronze du chanteur, un alliage équivoque, immutable et poignant.
—oOo—
"The madhouse I know well"...
I first heard about this madhouse in The Passion, a novel by Jeanette Winterson. Rowing in the dark around it, in my mind. And then there we were— in the madhouse island in the lagoon. And it keeps coming back, now in Melwin's Life of Percy Bysshe Shelley, speaking about Shelley's stay in "that degraded city", together with his friend Byron.
Childe Harold and Beppo are not more different characters than were the Byron of Geneva, and the Byron of Venice. Mr. Moore has delighted to rake up all the filthy details of his low amours in that degraded city, of which Shelley speaking says, "he had no conception of the escesses to which avarice, cowardice, superstition, ignorance, powerless lust, and all the brutality which degrade human nature, could be carried, till he had passes a few days there." He has also drawn a portrait of his noble poet friend, which reminds us of what Chesterfield said of Bolingbroke: "His youth was there distracted by the tumult and storm of pleasures in which he most licentiously triumphed, devoid of all decorum. His fine imagination often heated and exhausted the body in deifying the prostitute of the night, and his convivial joys were pushed to all the extravagance of frantic Bacchanals. His passions injured both his understanding and his character."
But without quoting what Shelley says, in speaking of his dissipations, Julian and Maddalo is also preceious as a faithful picture of Venice. We seem to sail with the two friends in their gondola—to view with them that gorgeous sunset, from Lido, when—
They turned, and saw the city, and could mark
How from the many isles in the broad gleam,
Its temples and its palaces did seem
Like fabrics of enchantment piled to heaven.
The madhouse, so graphically drawn, on the island, I know well; but whether the harrowing history of the maniac was imaginary, or but the dim shadowing out of his own sufferings, and a prognostic of what might befal himself, I cannot pretend to determine. Who can read it without shedding tears? and how thrilling is the comment of Maddalo, on the destinies of himself and Julian!
Most wretched men
Are cradled into poetry by wrong—
They learn in suffering what they teach in song.
—oOo—
Adriana Ivancich (1930-1983)
(Italian petty aristocrat, Hemingway's friend and muse, met him in Venice and Cuba, inspired the romance in his novel Across the River and into the Trees, object of the older writer's pathetic infatuation; promoted by him as a poet, married, 2 children, committed suicide after bouts of depression)
Works
Ivancich, Adriana. Ho guardato il cielo e la terra. Poetry. Milan: Mondadori, 1953.
_____. La Torre Bianca. Milan: Mondadori, 1980. (Memoir on Hemingway)
Criticism
Knigge, Jobst C. "Hemingway's Venetian Muse Adriana Ivancich: A Contribution to the Biography of Ernest Hemingway." Humboldt Universität Berlin eDoc Server. 2011.*
https://edoc.hu-berlin.de/bitstream/handle/18452/14129/257OuZ2UGqA.pdf?sequence=1
2022
_____. Hemingway's Venetian Muse Adriana Ivancich: A Contribution to the Biography of Ernest Hemingway. New version 2012. Online at e-doc Server - Humboldt Universität zu Berlin.*
https://edoc.hu-berlin.de/bitstream/handle/18452/14177/2338BeAlC0Lcw.pdf
2023
Internet resources
Wikipedia. "Adriana Ivancich." Wikipedia: The Free Encyclopedia.*
https://en.wikipedia.org/wiki/Adriana_Ivancich
2023
